Depuis Platon, la philosophie occidentale sépare le monde entre un « lieu sensible » et un « lieu intelligible ». Tel un atlas, 914 m est une tentative de recartographier notre relation au monde à l’aune de la crise écologique et de la fragilité du système Terre. En apprenant, dans les mots de Bruno Latour, à « habiter la zone critique », seul endroit où existent les conditions de viabilité nécessaires à la vie telle que nous la connaissons. 914 m associe cette Zone critique à la Couche Limite de Frottement qui s’élève à 914 mètres (3000 ft.) en moyenne au-dessus de la croûte terrestre. Partie la plus basse de la troposphère, c’est là que la plupart des événements météorologiques catalysent, par friction avec la surface terrestre. Intensité du vent, précipitations, variation de température et d’humidité sont autant d’éléments que nos sens peuvent immédiatement percevoir. C’est le « lieu sensible ». Au-delà commence le climat, système infiniment plus vaste et complexe, fait de motifs et de régularités que nos corps sont bien moins capables d’appréhender sans passer par les sciences et la raison abstraite. C’est le « lieu intelligible ». Pensé comme un triptyque tourné sur exactement 914 mètres de pellicule 16mm, 914 m est composé de trois films explorant chacun un territoire de cette nouvelle condition écologique. Car la pellicule est elle-même une couche limite : une fine surface sensible où la lumière vient frotter contre l'émulsion, comme la météo contre la croûte terrestre.
Inscription of sciences : Comment donner une forme tangible aux sciences quand elles sont systématiquement associées aux lieux de l’intangible ? Tourné sur le campus de Paris-Saclay, ce cluster économique et industriel international, haut-lieu de la compétition internationale des connaissances, redevient un territoire physique parsemé de bâtiments, d’écosystèmes humains et non-humains, d’infrastructures… Une présence humaine est dispersée dans chaque plan. Il s’agit d’une performance de Yu Bai, une artiste dont le travail cherche à « réinvestir la conscience dans la corporéité du mouvement ». Jamais plein cadre, mais toujours présente, elle laisse le lieu façonner ses gestes : l'emprise de la végétation, les contours de l'architecture, les nuances de la météo.
Troubled ideals : « Vivre avec le trouble », cette expression de la philosophe états-unienne Donna Haraway évoque le fait de « remuer, obscurcir, déranger ». Résultat de l’irruption de la question écologique dans la pensée occidentale, en laissant le trouble ramper et engloutir la pureté de nos idées et théories. Ici, les 5 volumes fondamentaux de la géométrie euclidienne - le tétraèdre, l’hexaèdre, l’octaèdre, le dodécaèdre et l’icosaèdre -, aussi appelés solides de Platon, ont été imprimés en 3D puis immergés dans un aquarium. Viennent s’écraser sur eux des pourings de peinture dont les volutes et les couleurs rappellent les visualisations des sciences du climat. L’écologie ne remplace pas l’ancien monde, mais elle l’enveloppe de complexités et d’interdépendances nouvelles. Comme la vase qui, suite à la chute d’un corps, remonte lentement à la surface d’une eau que l’on pensait cristalline.
Grieving gardens : Composés chimiques, minéraux, chairs, végétaux… la matière précède nos idées sur elle. Voici une invitation à faire le deuil d’un monde inerte, dont le mouvement, la physique même, est comme « mis sur pause ». Parce que le jardin trahit cette volonté de geler la nature dans une forme fixe, les 5 formes fondamentales de la géométrie platonicienne sont disposées à l’intersection des chemins et parterres du Jardin du Luxembourg. Là où l’on sépare encore le lieu des humains de celui de la nature donnée pour agrément. Promesse d’une substance pure derrière les corps, ces formes apparaissent et disparaissent aléatoirement, comme le lointain écho que la matière ne subsiste que dans l’instabilité.
« 914 m a émergé en parallèle d’un travail de recherche sur les pensées écologiques des images. Inspiré des travaux de plasticiens tels que Rosa Barba et Daniel Steegmann Mangrané, 914 m convoque le cinéma structurel des années 70. Cette installation vidéo a été tournée sur exactement 914 mètres de pellicule 16mm. À rebours de l’accélération actuelle des images, la pellicule pose une série de contraintes matérielles particulièrement fertiles de bout en bout du processus de création. Filmer implique nécessairement de séparer un objet d’un sujet qui l’observe. Avec Paul Bugsy, le chef opérateur, nous avons donc travaillé la technique comme une contrainte-douce plutôt que comme un outil à dominer pour mieux capt(ur)er des images : métrage compté, impossibilité de refaire la prise, lenteur des plans fixes. Chaque cadrage, chaque profondeur de champ engageait une décision sur ce que nous acceptions de laisser le monde inscrire de lui-même. Projeté sur trois Eiki NT1 équipés de loopers V3 créés par le studio Antena, les films tournent sans arrêt, dans une expérience proche du slow cinema. Disposés en triptyque, le public pourra déambuler entre ces trois films-cartes. Les cinq formes des mathématiques platoniciennes, également présentes dans la scénographie font écho à leur propre image. Ainsi l'atlas se referme : ni sensible ni intelligible, mais une carte que l'on n'observe plus de l'extérieur. Une zone critique que l'on apprend, en y déambulant, à habiter. »
914 m a été produit avec le soutien de l’association Artefac’, le Goethe Institut et l’Union Européenne. Ainsi qu’avec le généreux soutient de tous les participants à la campagne de financement participatif.
Charles Ménard
Charles Menard est un artiste visuel et doctorant franco-suisse. Son travail explore nos différents régimes de sensibilité à l'anthropocène à travers diverses disciplines audiovisuelles (argentique, art digital, photographie, scan LiDAR...). Il est le cofondateur de L'Observatoire de la fiction, une association qui a pour mission d'étudier les représentations de l'écologie dans les œuvres de fiction.